TÉMOIGNAGE

Témoignage d’une réconciliation

« Voici ta Mère » (Jn 19, 27)

De par la grâce reçue des mains de la Vierge Marie,
Notre Dame de la Salette, novembre 1991.

Nous sommes unis devant Dieu depuis le 30 juillet 1976; Laurent, 26 ans, grandit au Saguenay et Rita, 21 ans, originaire des Iles de la Madeleine et fière de l’être. L’époux, infirmier de carrière, l’épouse, commis comptable. Deux garçons sont issus de notre union : David, l’aîné, voit le jour en 1977 et Pierre-Luc en 1980.

Moi, l’époux, je suis un enfant de la crèche. Ma mère naturelle n’avait pas encore ses 19 ans lorsqu’elle dû m’abandonner à d’autres bras. Et, comme la plupart de ceux ou celles qui ont subit une telle rupture, je suis porteur d’une carence affective qui a longtemps miné ma vie de relation. Suite à un séjour de près de deux ans dans les crèches de Montréal et de Chicoutimi, j’ai connu deux familles d’adoption. Les six années passées au sein de la première, constituée de trois enfants de la crèche, une mère malade et un père instable, furent marquées de nombreux deuils et d’une grande précarité matérielle. Puis, à l’aube de mes huit ans, le décès de ma mère adoptive laissa dans mon cœur une révolte qui a couvé pendant des décennies. À l’âge précis de huit ans et demi, j’entrai dans ma deuxième famille dont je porte aujourd’hui le nom. J’y ai vécu certes des années plus heureuses, surtout sur le plan matériel. Cependant, mes parents qui n’étaient pas très démonstratifs sur le plan affectif, n’ont guère su combler l’immense vide des ruptures de ma petite enfance. Dans mes fréquentations amoureuses, je recherchais la compagne de vie, mais aussi, inconsciemment, une mère. J’avais 21 ans lorsque je rencontrai Rita qui a conquit mon cœur par la sollicitude qu’elle démontrait à mon égard ainsi que sa joie de vivre qui venait apaiser mes tourments intérieurs. C’était la femme qu’il me fallait.

Moi, l’époux, je suis profondément croyant, mais, à l’époque, ma foi est mal nourrie. J’ai connu Dieu principalement dans ma deuxième famille puisque que je n’ai aucun souvenir d’une pratique religieuse avant cela. Cependant, j’ai goûté de manière sensible, à la tendresse de Dieu dès les premières fois que je suis entré à l’église de ma paroisse. Un sentiment de paix et de sollicitude m’habitait dès que je m’assoyais sur un banc et que je faisais silence. Alors, il m’arrivait souvent de m’y retrouver, dans la solitude, lorsque je vivais des moments difficiles.

Moi, l’épouse, je suis la quatrième d’une famille de dix enfants, deux garçons et huit filles. J’ai vécu une enfance heureuse malgré le drame familiale qui nous a frappé alors que j’avais huit ans. Mon père perdit la vie dans un malheureux accident de la route alors que notre mère était enceinte de la dixième. L’unité familiale très forte, nous a sauvé du désespoir. Cette épreuve nous laissa dans une grande indigence et nous avons dû nous battre pour survivre. Ainsi, très jeune, j’ai dû apprendre comme tous les autres, à foncer et me débrouiller. A l’âge de dix-sept ans, je poussai la hardiesse jusqu’à m’exiler des Iles, mon si cher patelin, pour me bâtir un avenir. En séjour d’étude à Jonquière, c’est là que j’ai rencontrai Laurent, celui qui devait devenir mon époux. Tout comme mon père pour chacun de ses enfants, Laurent était attentionné et généreux à mon égard.

Moi, l’épouse, j’ai grandi dans une famille très religieuse. Particulièrement, ma mère portait une grande dévotion à la Sainte Vierge. La pratique religieuse était sacrée. J’ai souvenir que lorsque je suis partie à l’extérieur de Iles pour étudier, elle m’envoyait par la poste ses recommandations accompagnées d’un chapelet ou d’images de la Sainte Vierge avec une prière à l’endos. Il ne fait aucun doute que ma mère est une sainte femme qui, grâce à son intense vie de prière, a surmonté l’immense défi d’élever à elle seule une famille de dix enfants. Son modèle me sert à garder l’espérance dans les moments difficiles tels que ceux qui se sont présentés dans notre vie de couple.

Les quatorze premières années de notre mariage furent sans histoire ou presque. Nous étions passablement heureux et rien ne laissait transparaître ce qui arriva au début de la quinzième. Moi, l’époux, je n’arrivais pas à m’épanouir dans mon être. Il y avait un mystère que je n’arrivais pas à saisir. Jusque là, je me sentais comme un errant sur cette terre. Je ne trouvais pas de sens réel à ma vie. Vu de l’extérieur, j’avais tout ce qu’il fallait pour être heureux. Mais, au dedans, ça bouillait sans que cela ne transpire. Puis, à partir de l’âge de 35 ans, il me venait de manière répétitive une curieuse intuition qu’un bouleversement se passerait dans ma vie avant que je n’arrive à la quarantaine. Comme une mort appréhendée.

Effectivement, au mois de février 1990, le chaos s’installa dans ma vie à quelques mois de mon quarantième anniversaire. Éloigné de ma famille pour études, je pris alors une route ténébreuse et sinueuse. Je laissai une autre femme entrer dans ma vie et elle y prit une place démesurée. Une relation d’une vingtaine de mois qui provoqua un désordre indescriptible dans toutes les sphères de mon existence. J’essayai, à maintes reprises, de m’en sortir par mes propres forces, mais en vain. Ma situation conjugale et familiale était gravement en péril, je n’arrivais pas à me retrouver dans mon foyer et je dû me séparer de mon épouse et de mes enfants pour y voir clair; ainsi, ma vie professionnelle, ma santé physique et psychologique en furent affectées. Je me suis retrouvé dans un gouffre existentiel qui, en désespoir de cause, m’ouvrit alors à la Providence divine.

Et moi, l’épouse, c’est toute une tempête que j’ai dû affronter lorsque Laurent a vécu cette longue période d’égarement. Je me sentais si seule, loin de ma mère, mes sœurs et mes frères, bref tous ceux qui aurait pu m’apporter de l’appui et du réconfort. J’étais comme un marin dont le capitaine a perdu la maîtrise de son bateau dans l’immensité de l’océan. Je me sentais impuissante à ramener le navire à bon port. Je ne pouvais qu’attendre la fin de la tourmente en espérant ne pas sombrer. La présence de mes deux garçons me permettait de rester debout sur le pont et garder notre embarcation à flot.

Cependant, jamais je n’ai perdu confiance. Ma foi était telle que j’avais l’assurance que Laurent retrouverait ses esprits. Et je tentais de communiquer cette foi à mes gars en leur disant : « Si vous priez Jésus et la Sainte Vierge, c’est sûr que papa va revenir » Et loin sur mes Iles, ma famille avait remis notre cause dans les mains du Seigneur. Bien des lampions ont brûlé, bien des chapelets égrainés.

Et moi, l’époux, avec le recul des années, je prends conscience que grâce à toutes ces prières, le Seigneur se tenait près de moi et attendait le moment propice pour intervenir. Ainsi, des personnes que j’appelle des anges, m’ont interpellé, encadré et indiqué graduellement la direction à suivre pour revenir sur le chemin de la Vérité et de la Paix. Selon les conseils reçus, j’entrai en thérapie au mois d’octobre 1991 pour chercher à saisir ce qui m’habitais. Je touchai, au cours de cette retraite, à la profonde plaie de ma carence maternelle et fait constat de l’empoisonnement qu’elle provoquait sur mon existence :en mots simplement exprimés, il est devenu clair que j’en voulais à la vie et à Dieu de m’avoir pris ma mère et cet état me plongeait dans une recherche sans fin d’un lien maternel ou d’un substitut. Cette prise de conscience jaillit brusquement à mi-chemin de ma thérapie et provoqua en moi une indicible boule d’émotion qui demandait à être rapidement évacuée.

Sur recommandation de mon thérapeute, je me rendis dans la petite chapelle où, à genou en face de Jésus en croix, je criai, dans un torrent de larmes, ma révolte au Seigneur. Lorsque cessèrent mes pleurs, je m’assis dans l’attente. À ma droite, trônait une statue de la Vierge Marie. Après quelques instants dans le silence, j’eus la curieuse impression que quelqu’un me parlait de l’intérieur et me disait : « C’est elle ta mère » . Et, ma tête tournant irrésistiblement vers la statue de la Sainte Vierge, je sentis comme une seconde personne qui me disait à peu près ceci : « Ta mère terrestre t’a été prêtée par le Seigneur et Il devait un jour la reprendre, n’aie pas peur, c’est moi qui suis avec toi ».

Cette expérience révélatrice marque un tournant dans ma vie. Le lendemain, 1er novembre 1991, sous la mouvance de l’Esprit, je dis spontanément à Jésus dans une inoubliable prière de conversion : « Je te donne ma vie et fais moi connaître l’Amour »

Et prenant avec moi la Vierge Marie dans mon cœur, je continuai ma route avec l’Esprit saint comme guide jusqu’à me retrouver dans un petit lieu de vénération mariale, le Centre Notre Dame de la Salette de la rue Don Bosco à Chicoutimi, qui venait tout juste d’être inauguré officiellement par monseigneur l’évêque, le jour même de ma conversion, soit le 1er novembre 1991.

Lorsque, pour la première fois, je rencontrai Michel Marcotte, directeur et fondateur du Centre, je perçus mystérieusement dans les yeux de ce dernier, ce que je pense être le regard miséricordieux et compatissant du Christ Jésus. Je sentis dès cet instant un irrésistible appel à poursuivre dans cette direction. Je ne pouvais en rester là. A ce moment là, je vivais toujours séparé de ma famille. Je parvins, non sans peine, à convaincre Rita de m’accompagner avec l’intuition que nous y trouverions une solution à notre situation. Évidemment, Rita se demandait dans quelle galère je tentais de l’entraîner. Elle parvint tout de même à me faire confiance et nous nous retrouvons un certains dimanche soir, sans avis, à une heure plutôt tardive, à la porte du logement de monsieur Marcotte. Ce moment est consigné dans l’historique du Centre comme un événement providentiel puisqu’il constitue, à cet instant là, une réponse à une prière de monsieur Marcotte qui nous dit alors : « Vous n’êtes pas ici pour rien » Puis, il nous recommande de venir assister à la soirée dite de « la centième brebis » le mardi.

Plus besoin de comprendre, l’Esprit nous poussait. Nous sommes là, comme prévu, dans un mélange d’espérance, de curiosité et d’appréhension. J’ai souvenir du sentiment d’ambivalence qui m’habitais. J’y étais là, tendu entre la pensée de m’en aller et dans l’attente qu’advienne la Lumière sur notre situation de couple.. Je me sentais incapable de me faire proche de Rita parce qu’un mur d’angoisse et de peur m’habitais. Michel Marcotte sentit cela et nous offrit de permettre au groupe de prier sur nous devant la présence réelle, ce que nous acceptons sans attente particulière. Au fond, qu’avions-nous à perdre? Aucun signe concret ne se manifeste au terme de cette soirée si ce n’est d’avoir ressenti un accueil chaleureux . Au lendemain de cette expérience, un cafard mystérieux m’enveloppais et dura jusqu’au moment où, après avoir reconduis Rita au travail, j’éclatai sans raison apparente en sanglots. Ce déluge de larmes dura deux longues heures où j’errai sans comprendre ce qui m’arrivait lorsque, tout à coup, dans une révélation qui ne laissait planer aucun doute dans mon esprit, je saisis la grâce reçue de Notre Dame de la Salette. Une grande paix alors m’habita, une paix qui est venue en permanence se substituer aux tourments qui me rongeaient depuis des décennies.

Moi, l’épouse, j’ai constaté chez Laurent, au fil des mois, une sorte de métamorphose. Quelque jours après cette expérience de prière, il est venu à la maison pour me demander pardon et aussi d’accepter son retour à nos cotés. Il n’y a eu, bien sûr, aucune hésitation puisque cela répondait à ma prière et mon plus cher désir du moment. J’ai non seulement retrouvé l’homme que je n’ai jamais cessé d’aimer, mais un homme franchement plus épanouis, plus calme et sûr de lui-même. Ce fût un réel cadeau du Ciel. De plus, j’ai reçu la grâce de lui pardonner totalement.

Il y eu, dans cette expérience spirituelle intense, une merveilleuse guérison du cœur qui a pavé la voie à la réconciliation de notre couple en brisant toutes les barrières de peur et d’incertitude. Je ne compte plus les bienfaits de cette grâce qui a présidé à la reconstruction de ma cellule familiale et nous fait jour après jour cheminer dans l’amour véritable.

Depuis près de treize ans maintenant que nous cheminons dans le service à la Vierge Marie au Centre Notre Dame de la Salette, nous avons été témoins de bien des grâces reçues par les mains de notre Sainte Mère du Ciel. En cours de route, le Seigneur nous a confié une mission de couple auprès des personnes du troisième âge avec l’acquisition à l’été 1995 d’une résidence d’hébergement. Plus récemment, nous avons ouvert notre cœur à un appel au diaconat permanent. Comme quoi le Seigneur peut nous transformer.

En toute simplicité pour l’édification de votre foi.

Rita et Laurent Arseneault
Chicoutimi, 19 mars 2004
Courriel : Lorita26@hotmail.com