RÉCIT

MAXIMIN GIRAUD

Maximin Giraud, vulgairement appelé ~Mémin~, est né à Corps, le 27 août 1835. Il perdit sa mère dès le berceau et son père, en se remariant, lui donna une marâtre qui ne lui fut pas toujours douce. Le père de Maximin, charron de son métier, fréquentait plus assidûment le cabaret que l'église; aussi, l'éducation de son enfant fut-elle négligée et, jusqu'à l'âge de onze ans, sa vie ~s'était passée à jouer avec ses camarades, à garder la chèvre ou la brebis paternelle, à ramasser le fumier sur la grand'route de Grenoble à Gap, alors très fréquentée par les rouliers. Rien d'étonnant si, en suivant cette méthode, Maximin était demeuré d'une ignorance profonde, ne sachant ni lire, ni écrire, ni parler le français. Ses connaissances religieuses se bornaient au ~ Notre Père~ et au ~ Je vous salue Marie~ que son père avait eu bien de la peine à lui apprendre en trois ou quatre ans.

Maximin était cependant d'une intelligence au-dessus de la moyenne. Le fond de son caractère était la franchise et la générosité et, s'il lui arrivait, comme à tout autre enfant, de dire quelque mensonge pour éviter les punitions que lui méritaient souvent ses escapades d'étourdi consommé, il ne savait dissimuler longtemps; bientôt il confessait ses torts.

Au moral, il se montrait doux, naïf, ouvert, bon et compatissant, généreux et désintéressé. Au physique, écrivait Mlle des Brulais, en 1847, il est très petit, mince, délicat, et porte trois ans au-dessous de son âge, son teint annonce la santé, ses yeux sont grands et pleins d'expression... Il était très nerveux et perpétuellement en mouvement.

Le l3 septembre 1846, Pierre Selme, propriétaire aux Ablandins, hameau de la Salette, vint demander au charron Giraud de lui prêter son fils, pendant huit jours, pour remplacer son berger malade. Le père de Maximin fit tout d'abord quelques difficultés, car il connaissait l'insouciance de son fils; mais Selme lui promettant d'avoir l’œil sur son berger improvisé et de le ramener le dimanche suivant, avec une ample provision de beurre et de fromage. Le père Girarud acquiesça à la demande de son ami. Le lendemain, lundi l4 septembre, Maximin arrivait aux Ablandins.

Chaque jour de la semaine, il conduisit au pâturage les vaches de son maître, celui-ci ne le perdant pas de vue; car Selme savait, d'après l'aveu du charron Giraud, que peu de temps auparavant cet enfant laissa périr une chèvre de son père. En effet, afin de s'amuser librement, il avait attaché cette pauvre bête à un buisson du talus, lui passant, sans doute dans sa précipitation, un nœud coulant autour du cou. Quand il revint la prendre, il la trouva pendue et sans vie. À moitié confiant en son berger, Pierre Selme le surveilla continuellement. Le jeudi l7 septembre, Maximin conduisit ses vaches dans un champ différent du premier; ce fut ce jour-là qu'il rencontra Mélanie pour la première fois. Le samedi l9 septembre, il revint encore sur la même montagne et il fut un des témoins de l'apparition. Le lendemain 2O septembre, il fut ramené à Corps par Pierre Selme et c'est à partir de ce jour qu'il commence l'accomplissement de sa mission, redisant volontiers à quiconque le lui demande les circonstances du grand événement du l9 septembre. Plus tard, lorsqu'un prêtre s'informera s'il ne trouve pas ennuyeux de recommencer sans cesse le même récit, il répondra en demandant à son interlocuteur si lui s'ennuie à célébrer tous les jours la Sainte Messe, tant il considérait comme un devoir sacré et agréable de transmettre l'apparition à tout le monde. Il lui arrivera de faire son récit des centaines de fois en une journée, le répétant sans cesse avec la même gravité et le même respect religieux.

Un jour, vers la mi-novembre 1846, Maximin se présente au couvent des religieuses de la Providence de Corenc établies à Corps et demande à voir la supérieure. On lui répond qu'elle est au lit, malade, et on l'engage à revenir un autre jour. Mais lui, s'étant fait indiquer la chambre, vient trouver hardiment la bonne Sœur et la prie de lui apprendre tout de suite à lire, sur un alphabet qu'il tient en mains. La malade ne peut se débarrasser de l'importun qu'en lui donnant une première leçon de lecture. Il revint encore les jours suivants et, le 25 novembre, il était définitivement admis à l'école des Sœurs. Au début, il retournait tous les soirs chez son père, puis il fut autorisé à rester au couvent.

Mgr. de Villecourt écrivait ceci: ~ Il est d'un caractère vif, ne peut ouvrir la bouche sans inspirer de l'intérêt, par la suavité de sa parole et la candeur avec laquelle il s'exprime. Il est naturellement aimant, caressant, reconnaissant et sensible...Dans les mille circonstances où les voyageurs l'interpellent pour le contredire ou le faire tomber en contradiction, il se possède assez pour ne se fâcher jamais. (...) Il est généreux et désintéressé; il se dépouillerait de tout pour vous le donner, s'il pouvait vous déterminer à l'accepter. Vous lui procurerez une vraie jouissance en recevant de lui au moins quelques bagatelles en souvenir d'amitié. Parlez-lui de la mort; vous verrez qu'il n'éprouve aucune crainte; il laisserait même apercevoir que son désir serait de mourir jeune pour ne pas être exposé aux dangers que la fragilité humaine et les scandales du monde multiplient partout. On a remarqué ces sentiments toutes les fois que, pour l'intimider, on lui a parlé de gendarmes, de prison, de supplices ou de périls qui menacent ces jours. Il chérit la Sainte Vierge; il a l'air d'être sûr de sa protection...~

Maximin séjourna chez les Sœurs de Corps jusqu'en 185O. Après quatre ans d'études, son bagage scientifique restait encore fort léger; il n'avait pas même pu apprendre à servir la Messe, bien qu'on l'y exerça quotidiennement, pendant un an, et ses autres connaissances progressaient avec la même lenteur. Il fut cependant reçu, en novembre 185O, au Petit Séminaire de la Côte-Saint-André afin d'y suivre les classes préparatoires au sacerdoce vers lequel tendaient ses désirs. Son passage ne passa pas inaperçu. Le Révérend Père Edmond, alors Général de l'Ordre, suivit son retraitant de près et fut frappé, comme il l'écrivait à l'évêché de Grenoble, par le caractère expansif, remuant et incapable de dissimulation du berger de la Salette; le vénérable religieux remarquait que, vu ce genre de tempérament, Maximin n'aurait pu inventer le fait de la Salette et encore moins le soutenir, même pendant deux jours.

Au printemps de 1853, nous le trouvons au Petit Séminaire du Rondeau, près de Grenoble. En 1854, il se rend en pèlerinage à Rome avec M.Similien, le grand ami de la Salette, qui recueillit les fonds pour le maître-autel de la basilique. En 1856, le Révérend Père Champon, s.j. l'emmène au Grand Séminaire de Dax, dans les Landes. Il resta toujours un grand enfant. Un prêtre lui dit:

- Monsieur, A vingt ans, on ne fait pas d'enfantillages; voyez, vous n'êtes qu'un grand enfant; vous avez aujourd'hui, pour vous recréer, mis la maison sens dessus dessous...

- Quand il m'eut dit que j'étais un enfant, je me mis à rire en disant de mettre en niche, car les enfants vont au ciel et, en conséquence sont des saints.

Maximin récite son Rosaire chaque jour. En 1859, nous trouvons Maximin à Paris. Il essaye de faire des études de médecine pour venir en aide aux missionnaires. En 1865, n'ayant pû obtenir son diplôme de docteur en médecine, il contracta un engagement dans les zouaves pontificaux et devint soldat du Pape, pendant six mois. Là aussi ses compagnons remarquèrent sa piété et surtout sa tendre dévotion envers la Vierge Marie. Un père jésuite écrivit: ~ J'ai examiné attentivement le nouveau zouave; il priait pour de bon et levait sur la petite statue de la Sainte Vierge des regards vraiment suppliants.~ Après six mois de séjour dans la Ville Éternelle, le berger de la Salette quittait Rome n'ayant pu s'habituer à la discipline de l'armée pontificale.

Mobilisé pendant la guerre de 187O, il fut affecté au fort Barreaux, près de Grenoble, d'où il venait régulièrement, chaque mois, se confesser au Père Jean Berthier, Missionnaire de la Salette.

Le l mars 1875, il s'éteignit pieusement dans son pays natal, à Corps. Les Annales de N.D.de la Salette d'avril 1875 donnent le récit de sa fin édifiante.

~ Depuis déjà un an environ, Maximin Girard était atteint d'une maladie que tous jugèrent grave dès le début; lui-même ne se dissimulait pas la gravité de son mal et, mettant toute sa confiance en la Très Sainte Vierge, il ne cessait de réclamer son assistance en multipliant les neuvaines en son honneur et les communions aux jours de fêtes. Il demandait à son confesseur de fréquentes visites. Le prêtre qui l'a suivi de plus près pendant sa maladie a déclaré que l'épreuve a été, pour sa foi, demeurée toujours ferme, une occasion de se manifester dans toute sa vivacité. A plusieurs reprises, la mort avait semblé imminente. Alors, le malade renouvelait avec ferveur les actes de résignation et d'abandon à la volonté de Dieu...Ses parole révélaient la confiance dont son âme était remplie.

Au commencement de novembre 1874, le mal lui ayant laissé quelques jours de relâche, il en profita pour faire un pèlerinage au sanctuaire de la Montagne. Nous ne saurions dire combien nous le trouvâmes heureux de revoir sa Montagne et combien il nous édifia par sa piété. Il n'en descendit pas sans s'approcher de la Table Sainte, ni sans faire, pour la dernière fois, en ce lieu vénéré, le récit de l'apparition aux religieuses de la Salette. Le lundi l mars, son confesseur le visita, avec M. l'archiprêtre de Corps. Le malade était accablé par la souffrance. On jugea qu'il était temps de lui donner les derniers sacrements et de lui faire gagner l'indulgence du Jubilé. On lui apporta donc, aussitôt après, le Saint viatique. Sa foi semblait lui rendre des forces. Il répondit lui-même aux prières du prêtre. Ayant peine à avaler la Sainte Hostie, il demanda de l'eau de la Salette. Ce furent ses dernières paroles; l'eau de la Salette fut sa dernière boisson et le pain eucharistique sa dernière nourriture. Le prêtre était à peine sorti qu'il expira.

Son corps a été déposé dans le cimetière du bourg qui l'a vu naître. Les funérailles ont eu lieu le 3 mars, à dix heures du matin...Toute la population de Corps y assistait et, en outre, plusieurs prêtres du canton et un bon nombre d'étrangers venus des pays voisins, malgré l'abondance des neiges.

Son cœur, selon son désir, repose au sanctuaire de la Salette où il est conservé sous une plaque de marbre dans un des murs de la basilique, tout près de l'autel du Sacré-cœur.